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Mai-Juin 1968 à Peugeot Sochaux.

Comité de grève, comités de base, Forum (in Critique Communiste spécial Mai 68 n°186)

Entretien avec Jean Cadet et Georges Marion.

De 1961 aux années 1970, en passant par l’explosion de 1968, c’est notamment la réduction du temps de travail, et le retour effectif aux 40 heures, légales depuis 1936, qui mobilise les travailleurs à Peugeot Sochaux. Ce retour aux 40 heures est obtenu comme promesse en 1968. Il aura fallu deux morts pour cela.


En 1968 déjà, l’usine Peugeot de Sochaux-Montbéliard est la plus grosse usine de France. Sochaux et Montbéliard sont deux villes situées de part et d’autre de l’usine qui forme à elle seule une troisième « ville », avec ses quartiers (ateliers, usines), ses routes, son building central et son « cercle-hôtel » (QG de la direction). En avril 1968, l’usine comptait 20 785 ouvriers, et 4 814 ingénieurs et cadres, soit au total 25 699 salariés. En mars, les élections de délégués du personnel avaient donné les résultats suivants dans le premier collège : CGT : 60,95%, CFDT : 33,31, FO : 5,78%. La CGT devait totaliser 1500 syndiqués. Au deuxième collège (ingénieurs et cadres), la CFDT était la plus importante. Au niveau politique, le 23 juin, après la grève, les élections législatives à Montbéliard détonnent par rapport aux résultats nationaux. Sur 85 OOO inscrits, le PC recueille 12 704 voix, le PS 23 958, le PSU 3 418, et la droite RPR 29 911. Au deuxième tour, le député PS Bouloche est élu avec 37 110 voix. Après la grève, le Pays de Montbéliard est donc à gauche, alors qu’au niveau national c’est une chambre « bleue horizon » qui domine. Situation inverse de celle de 1936, lorsque les ouvriers, à contre-courant de la France qui portait majoritairement le Front populaire au pouvoir, ont élu comme député François Peugeot, leur patron ! Le PC était organisé en section d’entreprise. Il y avait aussi une bonne implantation de Lutte ouvrière (Voix ouvrière à l’époque). Voix ouvrière a commencé à diffuser ses bulletins en 1963 1964. Tout le monde se disait : qui sont ces gens ? C’est en 1968 que Paul Leblay, dans un des Forum du mouvement, a an-noncé son appartenance à Voix ouvrière. Il faut aussi citer le PSU, avec la présence de Georges Minazzi, secrétaire général adjoint du syndicat CGT en février 1968. Le PSU était certes un courant politique (3 400 voix aux législatives), mais sans présence dans l’usine. Sur 5 membres du secrétariat CGT, en 1968, 2 étaient membres du PC. Georges Marion et Jean Cadet ont vécu mai 1968 avec des parcours syndicaux et idéologiques différents, l’un venant de la CFDT (sympathisant de Lutte ouvrière après 1968) et l’autre de la CGT et du PCF. Ils décrivent d’abord l’extraordinaire effervescence des luttes qui, depuis 1961, sur presque une décennie, ont précédé l’explosion. Notre entretien s’appuie sur le récit qu’un ex-militant de Lutte ouvrière, Jean Paul Gitta, a livré, en 1988, dans un numéro spécial de Rouge. Malgré les batailles idéologiques de l’époque, la confrontation des récits est convergente quant aux faits.

Critique communiste : Comment étiez-vous situés en 1968 ?

G. Marion : Je me suis d’abord syndiqué à la CFTC, je venais de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). En 1964, il y a eu le congrès de « l’évolution » qui a donné la CFDT. A Montbéliard, nous étions acquis à cette évolution bien avant que le congrès de 1964 ne se tienne. Quand Paul Leblay s’est déclaré militant de Voix ouvrière en 1968, il a été écarté des responsabilités dans la CGT. La CFDT l’a accueilli, mais deux ans après, Leblay et Gitta étaient exclus de la CFDT ! Moi et d’autres, « on » nous a interdit de mandat tant que nous n’aurions pas « reconnu nos erreurs » ! C’est là que l’on voit l’évolution rapide de la CFDT après 1968 (pas partout, car il y a eu Lip à Besançon), et sa récupération droitière.

J. Cadet : Rappelons qu’en 1966, la CGT et la CFDT avaient signé au niveau confédéral un accord d’unité d’action décisif. La CFDT était sur un courant « autogestionnaire ». Petit-Colin, en 1968, au nom de la CFDT se prononçait pour la nationalisation de la chimie, des banques, etc. Mais c’est le même qui a exclu les militants LO. Dans l’usine de Sochaux, le CE a été longtemps tenu par une majorité CGT-CFDT, jusqu’en 1982, où la CFDT s’est alliée à FO et CGC, CFTC (avec derrière le soutien de Peugeot), pour ravir le CE. Cela a été un grand événement dans la vie ouvrière locale.

Critique communiste : Jean Paul Gitta, militant de Voix ouvrière en 1968, explique, en 1988, dans une interview à Rouge : « La grève de mai 1968 est annoncée par celle de 1965, nous avions tenu pendant près de 9 semaines de grève tournante pour une augmentation uniforme de salaire de 20 centimes, qui a échoué »

J. Cadet : Quand on parle de 1968, on pense aujourd’hui surtout aux étudiants. Mais il faut voir tout ce qui en effet s’est passé avant. Moi, je remonte à 1961, la première grande grève pour obtenir 5% d’augmentation des salaires, et contre les cadences. La grève est menée par la CGT et la CFTC. Les OS chez Renault avaient fait une grève importante en 1960, sur la reconnaissance du métier d’OS. A Sochaux, la direction lock-oute l’usine et demande le licenciement de 17 délégués et de 26 ouvriers. Suite à la médiation de l’inspecteur du travail, la direction reprend 16 ouvriers. Puis la Cour d’appel de Besançon statue en 1963 sur le licenciement de 5 délégués (3 CGT, 2 CFTC) et de 10 salariés. On appelle à la grève, mais Peugeot fait appel aux gendarmes mobiles (déjà !). Le travail reprend. En 1963, on repart en grève en mars pour la quatrième semaine de congés, que Renault venait d’obtenir. Cela prend la forme de deux heures par jour de grève, pendant deux semaines. Peugeot cède ! Le 12 avril 1963, nous signons un accord pour la 4e semaine de congés. En 1965, la direction veut diminuer le nombre de délégués du personnel, augmenter les horaires de travail et supprimer le fond de régularisation des ressources, qui permettait de compenser les salaires en cas de variation d’horaires.

G. Marion : En effet, en 1964, on travaillait 40 heures hebdomadaires (alors qu’on en faisait auparavant 46), compensées par le fonds de régularisation. On ne perdait pratiquement pas de salaire. En mars 1965, la direction nous impose le retour à 46 heures, mais le fonds de régularisation étant supprimé cela se fait sans gain salarial. C’est pour cela que nous avons revendiqué 20 centimes de plus et les 40 heures. C’est le retour à 46 heures qui a donc déclenché cette grève.

J. Cadet : En avril 1965, la grève, tous les jours pendant deux heures, est très bien suivie. La direction, comme à son habitude, sévit : 5 délégués du personnel sont mis à pied, 9 ouvriers sont licenciés. La grève a duré 9 semaines. La direction a décrété qu’au 1er juin, donc deux mois après le début du mouvement, quiconque se mettrait en grève serait mis à pied. 85 ouvriers se sont donc retrouvés mis à pied. La direction lâchait 1,5% sur les salaires, licenciait des délégués et appelait à la reprise. On a voulu aller jusqu’au bout, et continuer, mais on s’est cassé la gueule. Il y a eu une reprise en débandade. 4 délégués et 9 ouvriers ont été licenciés. Et les CRS étaient en attente au « cercle hôtel ». En 1967, on s’est également bagarré contre les ordonnances sur la Sécurité sociale. Au total, nous avons donc des mouvements en 1961, 1963, 1965, 1967, une décennie revendicative importante, et, à cha-que fois, avec des licenciements, et la présence des forces de l’ordre prêtes à intervenir. Cela préfigure 1968.

Critique communiste : J.P. Gitta raconte qu’en 1968, « les gars ont découvert le mouvement comme tout le monde, les boites s’arrêtant l’une après l’autre. Il nous manquait des pièces pour travailler et Peugeot allait nous foutre à la porte. Les syndicats ont donc décidé d’occuper un lundi matin le 20 mai ». C’est donc une grève qui démarre plusieurs jours après celle des usines Renault. Gitta ajoute que « les syndicats avaient tout préparé ; avant même que la grève soit votée, ils avaient désigné le comité central de grève, c’est-à-dire l’intersyndicale ».

G. Marion : L’échec de 1965 explique sans doute une certaine hésitation en mai 1968, au départ. Le mouvement ne partait pas spontanément. Le 17 mai, il y avait un Comité d’établissement (CE) et, alors que le pays était en ébullition, la direction nous présente sa nouvelle voiture, la 504. Nous l’avons laissée faire ! C’est le samedi 18 mai que les syndicats prennent la décision de grève pour le 20 mai et décident en effet un Comité central de grève.

J. Cadet : Chronologiquement, le 13 mai, il y a eu la grande journée nationale unitaire. La direction décide de ne pas faire travailler le lundi 13 mai, parce que EDF était en grève et qu’il n’y avait pas d’électricité. Le lundi 13 mai, nous sommes donc lock-outés. Et la direction décide de reporter cette journée perdue au samedi 18 mai. C’est là que nous affirmons notre désaccord et que nous décidons la grève pour le 21 mai. Voyant cela, la direction réunit un Comité d’établissement extraordinaire le 15 mai, entérine le fait qu’il n’y aura pas de travail reporté le samedi 18 mai, mais annonce un report au samedi 25 mai, avec 47h30 hebdomadaires à partir du 27 mai ! C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Au comité exécutif CGT, nous appelons à la grève. 5 sur 21 ont voté contre : ils étaient à l’époque les plus « durs » du PC ! Le 20 mai, on arrive à l’usine. Les responsables CGT et CFDT montent sur le toit d’une voiture. On avait démarré la grève à 4h du matin et on avait décidé d’attendre les salariés en horaire normal. Tout le reste du personnel arrive. Tout le monde vote la grève et on occupe. Un Comité central de grève se met en place, avec 6 CGT et 6 CFDT, et aucun non syndiqué. On organise l’occupation des nombreuses portières (une vingtaine). Les piquets de grève se mettent en place. Nous autorisons 11 directeurs à entrer dans l’usine, avec des laisser-passer, plus 72 pompiers avec libre circulation, pour raisons de sécurité. Nous décidons de réunir tous les jours à 17 heures les « comités de base ». Car l’usine de Peugeot Sochaux est divisée en usines différentes : mécanique, emboutissage, carrosserie, fonderie, forge, etc. Dans chaque usine, les sections syndicales CGT, CFDT, FO formaient avec les salariés et leurs militants des comités de base, très larges, avec des non syndiqués. Le Comité central de grève en était la direction : il coordonnait l’ensemble de l’usine. Tous les soirs à 17 heures, dans une salle de réunion, on réunissait les comités de base… C’est ce qui s’appellera le Forum.

G. Marion : en effet le Comité central de grève avait été décidé avant la grève, cela n’a pas été le cas des comités de base. Dès que l’occupation a démarré, on les a mis en place. Nous avons toujours fait attention au matériel, nous avons surveillé les ateliers, pour qu’il n’y ait aucune dégradation. Nous avons demandé à un militant qui a fait la grève de 1936 de nous conseiller, ce qu’il a refusé.

J. Cadet : Il faut relever la grande unité d’action entre CGT et CFDT. A partir de 17h, et cela durait des heures, il y avait le Forum avec une grande liberté de parole. Les idées les plus originales ou saugrenues y ont été avancées.

Critique communiste : A propos du Forum, Gitta explique que « beaucoup de questions techniques » étaient abordées, mais que dans l’ensemble la CGT « menait les affaires, car il fallait prendre garde aux provocateurs ». Il ajoute : « Le deuxième jour, avec quelques copains, on a posé des questions. On cherchait à mettre des choses concrètes derrières les mots réformistes, révolution, insurrectionnel, etc. Le PC était très emmerdé, ces discussions le contrariaient ». Avez-vous ces mêmes souvenirs ?

J. Cadet : Un camarade m’a beaucoup marqué, Antonio Paléo. Antonio, famille d’immigrés espagnols, prenait la parole avec volubilité. On sentait une vieille expérience de militant révolutionnaire de la guerre d’Espagne. Donc dire : « le PC était emmerdé », cela vaut peut-être pour le « parti », mais pas au niveau des militants actifs. Moi, militant CGT et PC, je n’ai jamais trouvé anormal que tout le monde prenne la parole. Mais je m’opposais à tout ce que je considérais contraire au mouvement, évidemment. Un jour, un « commando » s’est formé pour contrôler les prix sur le marché, et notamment vérifier que les paysans ne profitaient pas de la grève pour augmenter leurs prix. Pour moi, ce commando n’avait rien de très révolutionnaire. D’autres ont voulu envahir la Sous-préfecture comme symbole du pouvoir. Mais le pouvoir à mon avis n’était pas dans la Sous-préfecture de Montbéliard.

G. Marion : Avant 1968, quand il y avait une grève, seuls les militants syndicaux s’exprimaient. Les non syndiqués ne disaient jamais rien. Il est vrai qu’au début le Forum résolvait des questions pratiques. Et n’était pas un lieu de décision. Mais, petit à petit, il a pris une importance par les débats. J’ai connu des gars qui ne parlaient jamais, qui notaient leurs questions sur un papier pour s’exprimer au Forum. En plus, des séances de cinéma ont été organisées, des bals, du théâtre. Nous sommes aussi allés dans d’autres entreprises, pour les aider à franchir le pas.

J. Cadet : Et c’est dans le Forum que cela se décidait. Cela a été positif pour les syndicats aussi, car ce lieu de liberté de parole permettait de savoir ce que tout le monde pensait. Sur les 26 000 salariés, 12 500 venaient par cars depuis des villages parfois distants de 70 kilomètres. 275 cars sillonnaient la région avec 185 lignes de ramassage. Il fallait trois heures de transport par jour, en plus des neuf heures de travail. On comprend pourquoi la réduction du temps de travail était une revendication forte ! Les salariés commençaient à travailler à 4h30. Certains étaient obligés de prendre leur voiture pour venir au point de ramassage du car et se levaient à 2 heures du matin, pour rentrer à 4 heures de l’après-midi chez eux. Quelle vie ! Mais ces gens-là, quand la grève a été décidée, sont restés chez eux. Ils étaient très contents de pouvoir vivre un peu. Mais il fallait qu’on les informe. Des équipes allaient dans les villages pour distribuer les tracts et expliquer la situation. Critique communiste : Mais avez-vous eu des vraies discussions politiques, notamment sur la question du pouvoir, de la révolution, le changement de société ?

J. Cadet : La politique a toujours été présente. Tout au long de la grève. Le 29 mai, un meeting à Montbéliard était organisé par le PC, le PSU et la FGDS. Le Comité central de grève a décidé d’emmener les travailleurs à ce meeting. Le 21 mai, le CGT demande à rencontrer le député-maire Bouloche (PS) pour qu’il se prononce sur la nature du changement politique. Le 22 mai, CGT et CFDT rencontrent le Comité permanent de la gauche, pour discuter son programme. Le 23 mai, la forge, l’emboutissage, envoient une lettre ouverte au PC, à la FGDS, au PSU, pour qu’ils s’entendent. Une lettre du Comité central de grève est envoyée aux partis de gauche pour demander une rencontre. Le 24 mai au Forum, dans un débat, Leblay de Lutte ouvrière, estime qu’il n’est pas pour la grève insurrectionnelle, car « se serait une utopie ». La CFDT se prononce pour un gouvernement de gauche et demande ce qu’en pense Bouloche du PS. Le 27 mai, on invite les partis de gauche à venir s’exprimer « sur leurs convergences et divergences », au Comité central de grève. Le mardi 28 mai au Forum, débat sur l’avenir politique et le contenu souhaité d’un programme de gauche. La CFDT est pour la nationalisation de la chimie et de la sidérurgie. La proposition d’aller envahir la Sous-préfecture est rejetée. Le 18 juin, après la fin des négociations, nous envoyons une lettre ouverte à Bouloche, président PS du district urbain, pour lui dire notre désaccord sur l’appel qu’il avait lancé à la reprise du travail…

G. Marion : Tout cela prouve un bouillonnement d’idées important. Evidemment, tout n’était pas d’une grande clarté. Bien sûr, Lutte ouvrière poussait.

Critique communiste : Venons-en en juin. Jean-Paul Gitta explique : « le samedi 8 juin, un meeting unitaire est convoqué au Champ de foire : PC, PSU, PS. Seul un minimum de salariés sont restés dans l’entreprise. Ce qui a permis à la direction d’intervenir aussitôt. Un gréviste est arrivé en courant au meeting en criant : ils nous piquent les portières. Ils nous foutent dehors. Tout le monde a alors couru à Sochaux… L’idée s’est alors imposée de réoccuper la boîte. Dans la nuit de samedi à dimanche, des grévistes ont fait du porte à porte pour préparer la réaction du lundi matin. Et le mouvement est reparti dans deux ateliers, la carrosserie et l’emboutissage. On a rassemblé 6 à 7 000 ouvriers ». On arrive donc à la période des affrontements.

G. Marion : Il y avait eu un premier vote de la direction le 4 juin sur la reprise du travail. Nous l’avons boycotté. Rien n’avait été obtenu à Sochaux, en plus de l’accord de Grenelle nationalement.

J. Cadet : Pour nous, le constat de Grenelle était négatif. Mais la direction avait considéré que Grenelle était la base de la reprise du travail et qu’elle n’irait pas plus loin. Des discussions avaient cependant eu lieu à la Chambre patronale locale, avec un protocole légèrement mieux que celui de Grenelle sur certains points. Mais très insuffisant sur d’autres, notamment les horaires. La direction voulait nous imposer un horaire supérieur à celui l’avant-grève ! A 18h, le 7 juin, la direction nous dit : si vous n’évacuez pas l’usine, on annule le protocole local et on s’en tient au protocole de Grenelle. Dans cette situation, nous décidons de consulter le personnel le samedi 8 juin.

Vers l’affrontement

G. Marion : Ce sont les syndicats qui organisent le vote. La direction ne fait rien. Aucun car ne circule pour amener les salariés éloignés. Aucun listing du personnel n’est mis à disposition.

J. Cadet : Toutes nos équipes étaient allées faire du rabattage dans les villages. Sont quand même venus voter 5 284 salariés, sur les 26 000. Les résultats donnent 2664 pour la reprise, et 2 615 pour continuer. L’écart est donc minime. Les syndicats se réunissent. La CGT vote à 39 voix pour la reprise et 35 contre. L’écart est identique. Nous sentions une démobilisation. Il n’y avait plus grand monde qui occupait l’usine. Nous n’avions plus de lien réel avec les salariés éloignés. Nous voulions tester ce que les salariés éloignés de l’occupation pensaient du protocole. 2 600 pour continuer sur 26 000, ce n’était pas assez significatif. Le samedi après-midi, le Comité central de grève décide l’arrêt de la grève. La CFDT disait vouloir continuer mais, en même temps, se plie à la décision majoritaire. Le lundi 10 juin, à 8h30, comme le dit Jean Paul Gitta, un rassemblement en carrosserie se tient pour discuter du protocole. Un cortège s’organise, et à nouveau dans les ateliers le bouillonnement s’installe. Même situation à l’emboutissage. Il est décidé de faire un meeting à midi. En fait, les salariés venus travailler le lundi, et qui n’avaient pas participé au vote du samedi 8 juin, considéraient que le protocole était insuffisant. L’après-midi, les portières de l’usine sont réoccupées. A 18 heures, le Comité central de grève se reforme. Et aussitôt, on voit apparaître les gendarmes mobiles.

G. Marion : Certains délégués, il faut le reconnaître, ne soutenaient pas ce qui se passait et même désapprouvaient. Des tensions sont apparues. Au début le mouvement avait été décidé par les syndicats, et là, c’était plutôt les travailleurs qui repartaient spontanément.

J. Cadet : Nous avions le souci de réunir tous les jours les grévistes, mais la direction en faisait autant avec des cadres ! Elle convoquait ceux qu’on appelait les « mensuels » (techniciens, ingénieurs et cadres) au stade Bonal pour évaluer les évènements.

Critique communiste : Continuons le récit de J.P. Gitta. « Les gardes mobiles sont arrivés et ont pris position devant certaines portières. Ils estimaient que les grévistes empêchaient les travailleurs de rentrer chez eux. On s’est retrouvé face à face. Avec quelques gars en bicyclette au milieu qui voulaient sortir ».

G. Marion : C’était le 10 juin. Nous avions réoccupés et cette occupation s’est très vite redynamisée. Les gardes mobiles étaient à la portière principale et voulaient assurer la « liberté du travail ». La situation était tendue, mais sans échauffourée.

J. Cadet : A 18 heures, un nouveau Comité central de grève est désigné, cette fois avec tout le monde, élargi aux travailleurs non syndiqués.

Critique communiste : Le mouvement était sur le recul au plan national, mais il rebondit à Peugeot-Sochaux

J. Cadet : Absolument. Il avait démarré une semaine après et il s’est terminé une semaine plus tard ! Et c’est dans la nuit du 10 au 11 juin que les affrontements ont éclaté. Nous n’avons eu, à la CGT, aucun contact avec la direction au cours de cette journée et de cette soirée-là. Dans la nuit, les cars sont arrivés pour l’équipe du matin. Cela a été l’erreur fondamentale de la direction, pour qui le lundi 10 devait être le jour de la reprise, par tous les moyens. Vers deux heures et demi du matin, les CRS viennent d’abord évacuer les piquets de grève. Mais à 4h du matin, quand les cars arrivent, ils sont accueillis par les CRS aussi ! Et ceux-ci commencent à « canarder ». Ceux qui étaient censés venir travailler n’apprécient pas ! Parmi eux, cette nuit-là, certains venaient seulement voir ce qui se passait, d’autres venaient pour reprendre le travail, c’était flou. Mais tous se retrouvent face aux CRS. A 7h30, un rassemblement se tient devant la brasserie de Sochaux pour partir en délégation à la Sous-préfecture et protester contre l’intervention policière. Vers 8h30, le sous-préfet nous dit être « dépassé par les évènements » : ce n’est pas lui qui a fait venir les CRS. Il s’en lave les mains. Le maire PS Bouloche prétend que ce n’est pas lui non plus. Au retour à l’usine, avec 5 à 6000 manifestants, au moment de l’arrivée à la portière principale, l’affrontement rebondit avec du caillassage. La clôture est enfoncée, la portière s’ouvre. Il y avait déjà eu des blessés dans la nuit. Les CRS reculent devant le flot des grévistes. Ils abandonnent un véhicule, avec des armes, à l’intérieur de l’usine. Et ils tirent. C’est là que Pierre Beylot est tué par balle. C’était un jeune syndiqué de mécanique nord. Il avait 24 ans.

G. Marion : On a retrouvé plusieurs balles. En même temps, des fusils ont été volés dans le véhicule de police abandonné. Les salariés étaient déchaînés.

J. Cadet : Un deuxième salarié est mort cette journée-là, il s’appelait Blanchet. Il était perché sur un muret. Une grenade a explosé à ses pieds. Il est tombé du mur et il est mort de cette chute. J’ai parcouru les rues avec la sono de la mairie pour demander aux gens de rentrer chez eux. La situation virait à la bataille rangée. Avec des véhicules incendiés, des tirs de grenades, des blessés, des pieds arrachés. Cela a duré toute la journée. Nous avons la liste des blessés du 11 juin, hospitalisés. Au nombre d’une trentaine. Un jeune de 18 ans a eu une jambe coupée, un autre de 36 ans également, un autre a le poignet arraché.

G. Marion : Après l’annonce à la radio d’un mort, les habitants des quartiers sont repartis vers l’usine. Pour venger le copain tué. Vers 2 heures de l’après-midi, les CRS ont voulu ramener des munitions. Un motard de police s’est fait renverser et charger par la foule. Tous les élus sont venus avec leur écharpe pour tenter d’apaiser les choses, André Bouloche du PS, maire de Montbéliard, et Serge Paganelli, maire PC d’Audincourt. Mais les CRS envoient leurs grenades. Et cela a été la débandade !

J. Cadet : Quand tu entends les tirs de grenade et les balles siffler, il est difficile de faire front… On a entendu dire aussi que des gars s’organisaient en fin d’après-midi pour une résistance plus musclée. Il s’est dit aussi que des CRS auraient été noyés dans les bains d’électrophorèse en carrosserie. Mais jamais tout cela n’a été prouvé.

Critique communiste : J.P. Gitta raconte que « tout s’est terminé d’un seul coup »…

G. Marion : On apprend que la direction voulait rencontrer les syndicats. Le directeur Taylor arrive et dit, de son ton provocateur bien connu : « Que se passe-t-il ici ? ». Et c’est ainsi que se négocie le départ des CRS, par un recul réciproque des CRS et des grévistes. Georges Minazzi (CGT) et Charbonnier (CFDT) essaient de convaincre les salariés de reculer. Les CRS ont effectivement reculé. Mais ils ont continué à grenader depuis leurs cars.

J. Cadet : Si les CRS étaient restés une nuit de plus, le climat serait devenu insurrectionnel. A partir du 11 juin, il y a eu une nouvelle phase de négociation. Le 12, la direction décide que l’usine restera fermée jusqu’à la fin des négociations. Nous avons repris le travail le lundi 20 juin. Entre temps, le jeudi 13, il y a eu l’enterrement de Baylot, et le 14, celui de Blanchet. Jean Paul Gitta y a pris la parole au nom de la CGT, de la CFDT, de FO et de la FEN. Les négociations se sont poursuivies au Château de Montbéliard. Le 17 juin, CGT et CFDT rejettent les propositions de la direction. Rien n’était acceptable sur la réduction du temps de travail. Ils voulaient qu’on reprenne le boulot à 47h30 par semaine. Impensable ! Mais FO accepte. Le 19 juin, on se réunit avec le maire Bouloche, pour lui demander de nous soutenir. Mais Bouloche considère que les propositions de Peugeot sont acceptables et qu’il faut reprendre le travail ! Nous n’acceptons pas. Le PDG de Peugeot, Gautier, arrive enfin de Paris. Jusqu’alors, nous ne discutions qu’avec le directeur de Sochaux. Un protocole d’accord est trouvé, pour un horaire de 9h un quart par jour, soit 46h1/4 par semaine, puis 45 heures au 1er janvier 1970, et compensation à 100% de la réduction d’horaire, le paiement à 100% des jours de grève, et un plan de retour aux 40 heures. Il faut bien voir que les 40 heures, c’était la loi à l’époque. Nous obtenons aussi la mensualisation (réalisée en 1970), avec une rémunération à 100% en cas de maladie. Et la reconnaissance de la section syndicale d’entreprise, et la garantie qu’il n’y aura pas de sanction pour fait de grève, ce qui est important si on se souvient des grèves de 1961-1963. On obtient aussi l’indemnisation des victimes du 11 juin, sur la base d’une reconnaissance comme accidentés du travail. Tous les jours fériés sont payés et non récupérables. Les ouvriers spécialisés (OS) sont augmentés de 14,5%.

Critique communiste : Une question frappe dans votre récit, ce sont les rapports entre la grève, les syndicats et la question politique. Vous êtes allés voir les partis de gauche pour leur dire : Venez dans l’usine, nous allons écouter vos propositions. Tout cela annonce, semble-t-il, la phase de l’Union de la gauche et du programme commun des années 1970. On connaît la suite et notamment la venue de Mitterrand et de la gauche PS-PC au pouvoir. Puis l’énorme déception. Le rapport entre syndicalisme et politique s’est ensuite beaucoup transformé. Dans la CGT, depuis des années maintenant, il est dit que le syndicalisme ne doit pas s’occuper des questions politiques, même les plus générales. Non seulement des rapports avec les partis politiques, mais de la discussion d’un projet de société, en respectant les méthodes syndicales et notamment le pluralisme d’idées. Rétrospectivement, comment voyez-vous cette évolution ? Alors qu’en 1968, vous demandiez aux « politiques » de venir participer aux débats dans la grève…

G. Marion : Je ne suis pas gêné par cette évolution. En 1968, je me sentais plus à l’aise à la CFDT qu’à la CGT. La CFDT était libre, elle n’était en tout cas pas liée à un parti précis. Mais il est vrai qu’elle avait aussi un projet politique, l’autogestion. Je reconnais qu’aujourd’hui, je me sens très bien à la CGT. Parce que je la sens aussi beaucoup plus libre. Qu’est-ce que le politique ? C’est le pouvoir. Mais le syndicat doit rester le contre-pouvoir. Et les contre-pouvoirs seront toujours indispensa-bles. Certes il peut y avoir une bureaucratie syndicale. Mais à la base, c’est le contre-pouvoir. Donc l’évolution du syndicalisme CGT me va très bien. Je me souviens des grèves de 1989. J’avais quitté la CFDT en 1982. J’ai adhéré à la CGT en 1989, parce que j’ai senti une CGT totalement différente. Après 1968, beaucoup de militants CGT étaient au PC. Je venais de la JOC et la CFDT correspondait à mon évolution. Cette idée d’autogestion me plaisait. Je me sentais proche du PSU sans jamais y être. Idem avec Lutte ouvrière, dont j’ai été sympathisant, et qui m’a appris le marxisme. J’ai donc un grand respect pour ceux qui sont dans les partis politiques. J’ai été maire adjoint à Valentigney, mais je n’y suis resté qu’un an. Les grèves de 1989 m’ont fait comprendre que je n’étais pas à ma place dans la municipalité. J’ai donc privilégié le contre-pouvoir.

J. Cadet : La CGT était cataloguée comme la courroie de transmission du PC. J’étais secrétaire à la propagande de la CGT Peugeot en 1968, puis secrétaire du syndicat pendant deux ans. J’étais au PC. Sur 37 membres de la Commission exécutive de la CGT, environ 28 étaient au PC. Dans le secrétariat du syndicat, nous étions 2 sur 5 au PC. Les élus CE titulaires et suppléants se réunissaient à la section d’entreprise du PC, avant les séances, pour décider ce qui allait être dit. La courroie de transmission fonctionnait donc très bien. La section d’entreprise du PC discutait bien évidemment de la stratégie, des conflits, des revendications. L’histoire est ainsi. En 1968, les choses ont changé. A cause de la situation internationale. Le coup de force en Tchécoslovaquie a fait réfléchir. Progressivement, il y a eu une réflexion sur le rapport du syndicat au politique. Nous avons pris nos distances par rapport au mouvement communiste international, puis national. La CGT Sochaux a pris d’autant plus ses distances que la fédération PCF du Doubs a été dissoute en 1988. A la suite d’une fronde par rapport au Comité central. Je considère maintenant qu’un syndicat a pour tâche prioritaire la défense des revendications des salariés. En 1968, nous nous sommes affrontés aussi au courant Lutte ouvrière. Pendant le conflit, il a été un courant de réflexion important, mais après il a tenté de prendre la direction du syndicat. Il y a eu des conflits très durs entre les militants de LO et la direction du syndicat. Leblay qui était délégué du personnel en mécanique a été démis de son mandat parce qu’il ne respectait pas l’orientation du syndicat. Progressivement, le courant LO a été mis sur la touche. Dans les élections de délégués du personnel où on avait le droit de raturer les candidats, on a raturé à qui mieux mieux entre le PC et LO. Il y a un volet politique de l’action dans la mesure où les revendications doivent avoir un prolongement législatif. Ce sont les députés qui décident de la réduction légale du temps de travail, par exemple, ou de la Sécurité sociale. La CGT a donc un rôle à jouer en direction du « politique ». Pour que la gauche aille dans le sens de ce que souhaitent les salariés. La CGT a des positions qui ne sont plus guidées par « un » parti politique. Avant, le secrétaire général de la CGT était au Bureau politique du PC. Nous avons mis un terme à cela. Thibault n’est plus dans aucune instance dirigeante. Il a sa liberté de pensée, mais il est là pour faire valoir la position défendue par la CGT. Dernier exemple, le Traité constitutionnel. B. Thibault ne voulait pas prendre position au sens d’appeler à voter oui ou non. La CGT donnait aux salariés les éléments de réflexion pour qu’ils décident eux-mêmes, pour faire appel à leur intelligence. Les fiches argumentaires de la CGT rejetaient le Traité européen et finalement aboutissaient à appeler au non. Mais sans consigne. Ce n’était pas le rôle du syndicat.

G. Marion : Le syndicalisme, c’est avant tout le problème du rapport de force.

Critique communiste : Oui, mais à un moment donné se pose le problème de l’Etat et du pouvoir.

J. Cadet : Mais ce n’est pas au syndicat de résoudre cette question. Est-ce que la classe ouvrière aujourd’hui peut prendre le pouvoir autrement que par les urnes ? Si elle ne peut pas par les urnes, elle doit le faire par la force. Dans l’histoire du mouvement ouvrier, il n’y a jamais eu de prise du pouvoir directe. Sauf la Commune de Paris, peut-être, mais qui a été un mouvement malheureusement éphémère, et pas vraiment national. Combiner la prise du pouvoir par les urnes et par la force, est-ce possible dans les pays développés comme les nôtres, où le pouvoir n’est pas une dictature ?

Critique communiste : Mais la démocratie, c’est aussi ce qui se passe dans les mouvements sociaux. Les expériences de pouvoir par les urnes seules ont été plutôt désespérantes

G. Marion : Oui, bien sûr.

J. Cadet : Est-ce qu’en 1968 le PC et la CGT ont refusé de prendre le pouvoir ? Je dis que non. Le pouvoir n’était pas à prendre. La tentative de Charléty, avec la gauche non communiste, et Mendès-France, ne s’est pas concrétisée. Les conditions n’existaient pas, malgré la grève massive

Propos recueillis par Dominique Mezzi.


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Les Cahiers du féminisme ont été publiés par la Ligue communiste révolutionnaire. Ils se voulaient plutôt qu’une « revue théorique », un instrument militant au service des luttes des femmes, de la construction d’un mouvement autonome des femmes, partie prenante du combat de la classe ouvrière pour le socialisme. Ces Cahiers voulaient aussi être un lieu de débats, d’échanges d’expériences, non seulement entre les militant(e)s de la LCR, mais avec l’ensemble des courants ou militant(e)s engagé(e)s dans la lutte contre l’oppression des femmes.

DVD 1 : 74 numéros sont parus entre 1977 et 1998, numérotés de 1 à 81. Ce boitier comprend l’intégralité de la collection avec en bonus des brochures (dont « Les résolutions et débats de la conférence femmes de la LCR » en 1977) ainsi qu’un numéro de Critique communiste, également publié par la LCR.

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