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« Sois jeune et tais toi ! »

Extension du domaine de la lutte

Mai 68 révèle les transformations profondes de la jeunesse et de la société. Après le « blouson noir », c’est au tour du lycéen ou de l’étudiant « gauchiste » d’incarner le « péril jeune ». Les années suivantes en seront bouleversées.

Plus que le baby-boom, la scolarisation massive transforme le visage social de la jeunesse au cours des Trente glorieuses, et elle en explique l’émergence comme acteur politique. En vingt ans, les effectifs doublent, passant de 6 500 000 à 12 850 000 élèves et étudiants. L’enseignement supérieur passe de 200 000 étudiants en 1950 à 500 000 en 1968. Les établissements se multiplient, constituant des bases de mobilisation.

Mais une bonne partie de la jeunesse reste en dehors. En 1968, l’âge moyen de fin d’études demeure inférieur à 16 ans. En 1970, 67,5 % des enfants d’ouvriers arrêtent leurs études avant 15 ans. Les jeunes actifs sont à 92 % des salariés. 2 millions d’ouvriers ont entre 15 et 24 ans. Pour les scolarisés, le déclassement professionnel et le chômage demeurent une crainte : c’est dans ce contexte qu’interviennent les réformes sélectives constitutives du plan Fouchet.

Le mouvement lycéen passe de la « dépendance » à l’autonomie. À partir de 1966-1967, un vent de révolte souffle sur le secondaire, où est dénoncé le « lycée caserne ». À partir notamment des comités Viêt-nam lycéens, se forment plusieurs comités d’action lycéens (CAL), dont le sigle se répand en Mai 68 dans les 300 à 400 lycées occupés. Dans l’enseignement technique, naissent des comités d’action de l’enseignement technique (CAET). On rédige des cahiers de revendications, avec des propositions pour d’autres structures lycéennes ou une autre organisation des études, et des réflexions sur la pédagogie, les rapports entre élèves et professeurs. Dans le technique, on vise les locaux vétustes, l’insécurité, le matériel inadapté et le « CET [centre d’enseignement technique, NDLR] usine-caserne ». De manière constante, la « liberté d’expression », l’élection de délégués, le contrôle ou la gestion des foyers…

Malgré l’éclatement des CAL en 1968-1969, les lycéens occupent le devant de la scène au début des années 1970, alors que le mouvement étudiant organisé éclate. Lors de « l’affaire Guiot », en 1971, la « coordination » est inventée : « À chaque lycée son AG [assemblée générale, NDLR], à chaque AG son comité de grève », titre un tract de la Ligue communiste. Le nombre est plus important qu’en Mai 1968, touchant des villes non universitaires, les banlieues, des classes entières de collège. En 1973, contre la loi Debré (suppression des sursis militaires), le mouvement présente les mêmes caractéristiques, plus approfondies, entraînant les étudiants et la constitution d’une coordination spécifique de l’enseignement technique. Dans ces « grèves ras-le-bol », s’exprime une contestation anti-autoritaire générale visant l’administration, la famille, l’institution militaire, la hiérarchie au travail et le travail lui-même.

À l’intersection de la jeunesse et du monde du travail, on trouve les apprentis, qui travaillent et « étudient ». Par exemple, les lads (apprentis jockeys), qui ont 14 ans, font 54 heures par semaine de travail pour un salaire de misère. Eux aussi relèvent la tête. En novembre 1971, à la suite du décès de l’un d’entre eux, à Maisons-Laffitte, plus de huit semaines de grève et une grande manifestation avec blocage du champ de course sont organisées. Outre les revendications matérielles, ils réclament le droit de sortir entre 18 h 30 et 21 h, et la gestion de leur foyer par un comité d’apprentis.

La fronde générale touche aussi les foyers de jeunes travailleurs. En mars, la revendication du « droit de visite de 10 h à 20 h » est avancée au foyer des jeunes travailleurs de Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine). Comment être syndiqué, faire grève à l’entreprise et être considéré comme un mineur incapable dans les foyers ? C’est au tour du « foyer caserne » d’être dénoncé. En 1970, des mouvements contre les règlements intérieurs touchent plusieurs foyers. Lors d’un grand mouvement en février 1972, une AG de seize foyers de la région parisienne met en place une coordination pour mener la lutte. À l’été 1972, face aux augmentations, des grèves de loyers font ressurgir les revendications de liberté d’expression, de droit de visite. Il y a des occupations. Le contrôle des entrées et du téléphone, l’organisation des repas et du nettoyage sont effectués par les résidents.

L’expérience des AG, l’auto-organisation et les coordinations des « années lycées » ou des « années facs » ont été réinvesties par de larges générations au sein du monde du travail, au fur et à mesure de leur insertion professionnelle. La main-d’œuvre plus qualifiée dans les banques, les postes et télécommunications, dans la santé, chez les enseignants du primaire et du secondaire, dans les services publics ou dans de grandes entreprises privées, issue des lycées ou des premiers cycles d’université, a adapté, au sein des mobilisations sociales, les pratiques connues au cours de leurs études : assemblées souveraines, auto-organisation, coordinations, type de manifestations, prise de distance avec les modèles anciens de « délégation de pouvoir ».

Robi Morder


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Drapeau rouge n° 2

Cette revue d’histoire des grèves, des révolutions et de la lutte des classes fait 52 pages. Au sommaire de ce deuxième numéro :

- Chronique de 1936 (2) : une grève modèle : Morane-Saulnier
- Chronique de 1936 (II) : le comité Hotchkiss
- Brest, les 6 et 7 août 1935 : jours sanglants
- Il était un journal : l’Exploité des métaux
- Dossier : la première révolution russe de 1905, la grève d’octobre, aux ouvriers insurgés !, pour la liberté russe,
- Egypte antique : une grève chez Ramsès III,
- Royaume-Uni : la grève générale de 1926,
- Page de réclame,
- Lyon : insurections des Canuts de 1831 et 1834

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